bridge over troubled water

Conversation sur Bridge Over Troubled Water de Raphaël Grisey.

Le projet du film ?
Lorsque j’ai commencé à filmer, j’étais installé à Berlin depuis plus de six mois pour réaliser un travail photographique autour de différents monuments et lieux de mémoire, une autre facette de la ville, un aspect plus historique. Outre ce projet, j’avais le désir de faire un film sur un quartier en cours de « gentrification » à l’Est. De nouvelles entreprises s’installent dans d’ancienne zone industrielle, la vie de quartier se désagrège, la population change. Il m’intéressait aussi de filmer le monde du travail. Je suis rentré dans le bâtiment d’Universal par hasard, pour faire un ou deux entretiens, sans vraiment l’idée d’un film. Le fait qu’ils aient déménagé pour s’installer là est moteur et symbolique de la transformation de certaines parties de la ville. Aujourd’hui d’autres structures s’installent dans ce secteur : un pôle multimédia, un stade. Pour les Berlinois, ce quartier devient le symbole du «Nouveau Berlin».

Comment s’est passé votre intégration au sein de l’entreprise ?
Je suis arrivé seul sans statut officiel, ce qui a favorisé la forme du film. Je me suis immiscé dans l’entreprise, prenant des rendez-vous individuels, en passant d’un bureau à l’autre, sans chercher au préalable un accord de la direction. Tout simplement parce qu’il était assez kafkaïen d’obtenir des autorisations. Je souhaitais faire des portraits à l’intérieur du cadre de l’entreprise. Je ne voulais pas entrer en empathie,ni créer des personnages à proprement parler. J’ai plutôt essayé de garder une distance vis-à-vis d’eux. Jusqu’ici, j’ai travaillé avec des personnes avec qui j’avais envie de travailler, pour lesquelles j’avais une certaine sympathie. Là, pour la première fois, je me suis confronté à des gens pour qui, à priori, je n’avais aucune sympathie, presque des ennemis.

Le livreur de courrier vous sert de guide pour naviguer ausein de l’entreprise.
Oui et non. Il permet de faire le lien entre les personnages, mais son silence m’intéressait. Un silence évocateur à l’encontre du flot de parole général. Au début, j’ai été très étonné de voir que la plupart des gens sont heureux de travailler dans cette entreprise. Ça m’a dérouté. J’étais arrivé avec ces lunettes que l’on peut avoir vis-à-vis d’une multinationale, m’attendant à découvrir des luttes ou des tensions. L’absence de conscience sociale en interne de la vie en entreprise m’a frappé.

Et chez les plus anciens ? Notamment cette personne que vous interrogez dans un contexte privé qui lui est plus critique.
C’est un des chefs du comité d’entreprise. Il parle des difficultés dues au déménagement, mais en même temps il accompagne l’entreprise et les licenciements de façon fataliste. De la même manière, lorsqu’on demande à la personne qui se fait licencier d’être plus flexible, elle prend ça sans trop de problème.

Vous avez filmé en équipe restreinte ?
Au montage, j’ai été assisté un regard extérieur, mais j’étais seul pour le tournage. Cela a produit des contraintes, de temps notamment. En même temps, c’est aussi grâce à ma discrétion, que j’ai pu faire le film. Dans ce contexte particulier, j’ai côtoyé des gens qui, comme le chef de la promotion, passent leur vie avec les médias. Pour eux, j’étais un petit poisson parmi tant d’autres. La plupart des gens que j’ai filmés ont un rapport très fort à l’image. Ils ont l’habitude d’une forme précise d’image, celle véhiculée par les chaînes de musique et les journaux. Une entreprise comme Universal véhicule de l’image, mais travaille aussi sur une image inscrite au sein même de l’entreprise.

Vous parliez du silence de ce livreur de courrier, une chose frappante dans votre film est qu’il y a très peu de musique alors que c’est le coeur de leur activité.
Je voulais récolter la parole de gens qui travaillent sur et avec la musique sans pour autant en entendre. La musique apparaît de manière fortuite, comme la chanson de Johny Cash, Bridge over troubled water, qui était un choix de l’employé que je filmais. Je ne voulais pas que les quelques chansons présentes aient une place de « musique de film » au sens où on l’entend habituellement.J’avais davantage l’intention de jouer avec le flux qui est à la base de la musique pop. La musique pop joue un rôle très important dans la vie sentimentale des gens, mais pas forcément dans l’histoire de la musique. Ce qui m’intéressait, c’était à la fois de montrer combien ces employés sont dirigés par des émotions. Et que par ailleurs ils travaillent eux-mêmes ces émotions pour mieux les vendre. Une double facette. On aime se laisser transporter par la musique, par l‘émotion, mais en même temps on manipule des identités visuelles ou musicales pour faire vendre de la musique, dans un jeu d’identification à la musique. D’une certaine manière ces réflexes d’aliénation vis-à-vis de la musique et à l’entreprise sont une forme de bio-pouvoir. Ces employés s’investissent et sont finalement investis dans leur travail jusqu’au bout de leurs émotions.

Propos recueillis par Stéphanie Nava.


Conversation on Bridge Over Troubled Water [en]

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